IL Y A 80 ANS, PLACE DE L'ETOILE,

les étudiants et les lycéens manifestent contre l'occupant allemand,

ceux de Buffon en première ligne.

 

 

D'après Vladimir Claude Fisera, universitaire, élève à Buffon  de 1958 à 1965.

      

        Plusieurs documents, dont un CD et un article de l'historien Alain Monchablon nous permettent d'apporter quelques précisions et compléments au dossier publié par l'AEB dans son ouvrage Buffon, lycée dans la tourmente.

        On sait aujourd'hui que ce qui a été longtemps considéré comme une manifestation d'étudiants complétée par des lycéens a bien été constituée dans sa grande majorité par des lycéens parisiens et qu'elle fut véritablement massive, le chiffre désormais attesté et reconnu étant de 3000 personnes environ. Les deux séries de chiffres officiels des arrestations établis alors par la police française (et non allemande comme le veut la légende […]) indiquent de 14 à 19 étudiants arrêtés pour 90 à 93 lycéens. Parmi ceux appréhendés le 11 novembre, ce sont bien les lycéens de Buffon qui furent les plus nombreux ce jour-là : il y en eut 10 au total pour 8 de Janson de Sailly. Suivent ensuite dans l'ordre ceux de Voltaire, de Chaptal, Louis le Grand et Henri IV, dans leur majorité des élèves des classes préparatoires et de terminale, les plus jeunes ayant été souvent éloignés, voire raccompagnés jusqu'au métro par la police française bienveillante, avant l'intervention brutale des Allemands.

        Un lycéen de Buffon, Max Walker, nous apprend que c'est dès le 4 novembre que des buffoniens (surtout de maths sup, maths spé et terminales) se rendant à leur lieu habituel de rendez-vous au Quartier Latin, le Café d'Harcourt, avaient eu vent dans « leur » salle du premier étage, d'une manifestation prévue pour le 11 novembre. Notons qu'il n'est pas fait mention de la manifestation du 8 novembre pour protester contre l'arrestation  du professeur Paul Langevin (apparenté communiste) [...].

        D'ailleurs, dès le 2 novembre, au lendemain du passage au tombeau du Soldat Inconnu de 2.000 personnes, qui y déposèrent, selon la police, 500 bouquets, un incident y opposa, selon la police, des « étudiants » (parmi lesquels, probablement aussi des lycéens) à des « Allemands » dans ce même café d'Harcourt. Très prisé des étudiants et des lycéens, ce « rade » sera entièrement fermé par les occupants dès avant la manifestation du 11, alors qu'ils se contentèrent de boucler le premier étage des cafés voisins, le Dupont Latin et la Capoulade […]

        Monchablon établit que si des lycéens (surtout de prépa) et avant tout des étudiants en Lettres de la Sorbonne membres de l'UELC (Union des Etudiants et Lycéens Communistes) […] rejoignent le mouvement, c'est à partir du 9 novembre, spontanément mais pas massivement, ni officiellement. Le seul tract retrouvé appelant à manifester n'est pas d'obédience communiste […] ; il est antérieur au 7 novembre et provient bien d'étudiants en droit […]. C'est ce que confirme Maurice Berlemont, […] présent à l'Etoile […]. Celà n'empêchera pas certains, proches du PCF comme le prépa Paul Braffort, de Buffon, d'aller à la marche du 11 novembre malgré les quolibets d'un condisciple pétainiste qui, lui, n'y va pas[...].

        Charles Tillon, qui co-dirige alors le PC clandestin, salue dans ses mémoires les « jeunes militants de la jeunesse qui le 11 novembre ne se sentaient plus seuls dans Paris » et chez qui « émergeait une foi patriotique toute neuve qui étonnait les vieux cadres ». Les notes de Braffort nous apprennent en effet que les lycéens de Buffon, en chemin vers l'Etoile, veulent attaquer ce jour-là le local de l'organisation française d'extrême droite Jeunes de l'Europe Nouvelle, dont il s'agit de « casser les vitres ». De la même manière, d'autres lycéens vont s'en prendre, sur les Champs Elysées, qui à Jeune Front, émanation de la Garde Française pro-nazie, qui à la Ligue Française, pétainiste et violemment anti-anglaise.

        Si, à Buffon, des professeurs, notamment de prépa, ont été du côté des manifestants, il n'en fut pas de même partout et, là aussi il convient de croiser les sources. Le futur académicien Paul Guth, alors professeur de lettres à Janson déclare 55 ans plus tard qu'il était « en état de fraternité incroyable avec (ses) chers élèves » porteurs d'insignes à croix de Lorraine. Or, lui même n'en portait pas à la différence d'autres enseignants comme René Baudoin qui sera, avec quatre autres enseignants, condamné par un tribunal militaire allemand. Yvan Denys, qui fut un élève de Guth, rapporte […] que celui-ci voulait dissuader ces 7 ou 8 porteurs d'insignes de manifester, répétant « en les suppliant » que...c'était dangereux.

        A partir de juillet 1941, un mois après l'invasion de l'URSS par Hitler, et jusqu'en 1988, le PCF s'appropriera le 11 novembre 1940, suscitant une guerre des mémoires avec l'Association des Résistants du 11 novembre 1940, d'obédience gaulliste. Or la mémoire partagée du 11 novembre 1940 percera bien avant 1988 : c'est ainsi que dès le 11 novembre 1943 […] des étudiants communistes emmenés par une ancienne de Fénelon, Gervaise Gallepe, avaient lancé par une « tremblante » Marseillaise une manifestation dans la cour de la Sorbonne en souvenir de la marche à l'Etoile du 11 novembre 1940 […] ; il aura fallu attendre près de 30 ans pour que la spontanéité du 11 novembre 1940 soit reconnue.

        Deux plaques rappellent cet événement à l'Etoile : la première, apposée en 1954 devant la tombe du Soldat Inconnu, évoque « les étudiants de France » qui manifestèrent alors ; la seconde […] plus discrète, apposée à l'angle de la place en 2010, l'est « en hommage aux lycéens et étudiants de France qui défièrent l'armée d'occupation nazie le 11 novembre 1940 au péril de leur vie. […] On cite enfin et en premier les lycéens qui furent ce jour-là plus nombreux.

        Monchablon […] concluait ainsi son article […] : « la manifestation à l'Etoile, événement unique, est d'abord le témoignage d'une sociabilité juvénile, marquée par la spontanéité et permettant la convergence de courants politiques divers ». Et d'ajouter : « ce qui la rend à certains égards très actuelle ».

 

Le texte complet de V.Cl.Fisera, avec références archivistiques, à demander auprès de l'AEB