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Le Médecin-Général Pierre-Marie DUPUY



 

(Evoqué par Michel Magloire)

Au lendemain de la disparition de mon meilleur ami, j’ai dit à ma filleule, sa fille aînée, que j’écrirais quelques lignes dans le bulletin des anciens de Buffon, ce lycée qu’il aimait particulièrement, ainsi que l’Association dont il était membre évidemment. Mais c’était sans compter sur l’émotion que je ne pus maitriser à la seule évocation de tant de souvenirs. Plusieurs fois, j’ai commencé à écrire sans avoir pu continuer. Aujourd’hui, ayant retrouvé un peu plus de vaillance, permettez-moi de vous dire quel ami exceptionnel j’ai perdu.

C’est au lendemain de l’armistice de 1940 que Pierre est entré à Buffon. Il venait de Madagascar où il était né en 1928, et, déjà, deux rudes épreuves l’avaient frappé : le divorce de ses parents entraînant son arrivée en France tandis que son père - qu’il ne devait jamais revoir - restait à Madagascar, puis, la mort en mission de son frère aîné, pilote de chasse, au début de la guerre. Par chance, Pierre était entouré de très fortes personnalités : son grand-père maternel, Inspecteur Général de l’Education Nationale, qui exerça une grande influence sur Pierre, sa mère, professeur agrégé de maths, sa sœur aînée, étudiante en médecine. Bref, il régnait, pendant la guerre, dans l’appartement qui donnait sur le square Saint-Lambert, un climat empreint d’une certaine gravité et aussi de rigueur scientifique, ce qui conféra à l’adolescent qu’il était une profondeur dans tout ce qu’il devait entreprendre par la suite.

Après avoir collectionné tous les premiers prix de maths et de physique-chimie, il sauta sa première, puis décrocha une mention à son bac. Ce qui était rare, c’est que Pierre n’avait pas du tout le profil malingre de certains « prix d’excellence », il était taillé en athlète et s’adjugeait toujours la première place dans les épreuves de gymnastique. Puis, ayant réussi le concours d’admission, il entra à l’Ecole du Service de Santé des Armées de Lyon, dont il sortit jeune médecin lieutenant, en juillet 1952, non sans avoir acquis l’année précédente un diplôme de médecine tropicale. C’est aussi en 1951 que, sous la voute d’acier de ses camarades de promotion au Val de Grâce, il épousa Odette qui devait lui donner deux fils et deux filles et faire front merveilleusement en dépit de campagnes éprouvantes vécues par Pierre en Indochine et en Algérie.

C’est en Indochine que Pierre apparut aux yeux de tous comme un chirurgien d’exception, ne mesurant jamais sa peine, notamment quand une unité était tombée dans une embuscade et que les ambulances déferlaient avec un lot de militaires affreusement blessés. C’est ainsi qu’en face de l’un d’eux, arrivé au bloc opératoire quasiment exsangue, Pierre refusa de l’opérer sur le champ, car il savait que le choc opératoire aurait tué cet homme. Il le fit mettre dans la glace et ne l’opéra que le lendemain, ce qui sauva ce blessé.

Evidemment, sa compétence lui valut de devenir Chef du Service de Chirurgie de l’Hôpital des Armées en Allemagne, à Donaueschingen, puis à Grenoble, avant de retourner en Allemagne, à Bühl, en tant que Médecin-Chef chargé également du Commandement d’Armes de la Place de Bühl. Parallèlement, Pierre gravissait les échelons de la hiérarchie pour devenir Médecin Général, Sous-Directeur du Service de Santé de la 2e Région Militaire, tandis qu’un décret de 1985 de la Présidence de la République lui conférait le rang d’officier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur.

Mais Pierre ne s’est pas contenté de cette brillante carrière professionnelle. Il fut un père attentif, secondant sa femme dans l’éducation de leurs enfants, aboutissant à un solide palmarès : le fils aîné fut polytechnicien, la fille aînée fut ingénieure informaticienne, le second fils est déjà médecin colonel et la plus jeune fille décrocha aussi un diplôme d’ingénieure hydraulicienne. Les qualités morales de Pierre lui ont valu l’estime et le respect tant des personnels médicaux allemands, à Bühl, que des autorités administratives de cette ville, car il était d’une droiture sans le moindre compromis et toutes ses décisions étaient le reflet de son sens profond de la justice.

La disparition de leur fils aîné replongea brutalement Pierre dans le drame qui avait marqué son enfance et, peu après, ce fut son épouse qui fut enlevée par une longue maladie, c’est-à-dire, pour le médecin qu’était Pierre, au bout d’une longue période dont l’échéance inexorable ne lui était que trop connue.

Retraité, Pierre se refusa à vivre dans la seule évocation du passé. Il devint un grand-père d’exception, soignant jour et nuit, en relayant sa propre fille aînée, sa petite-fille affectée par une terrible méningite jusqu’à complète guérison. Il fit encore l’admiration de tous quand, en 1995, peu après la naissance de Tom, fils de sa deuxième fille, celle-ci fut frappée d’un méningiome, la plongeant dans le coma, dont elle ne sortit que plusieurs jours plus tard, c’est-à-dire après une très délicate opération au cerveau. Oui, Pierre nous surprit tous par sa capacité à prendre totalement en charge ce tout petit nouveau-né jusqu’à complet rétablissement de la jeune opérée, c’est-à-dire pendant plusieurs mois. De plus, il veillait, avec un profond sens pédagogique, à parfaire les acquis scolaires de tous ses petits-enfants, notamment le mercredi et à l’occasion de vacances passées avec eux, soit au bord de l’océan, soit en montagne, puisque Pierre et Odette y avaient acheté des points de chute qui permirent à tous leurs enfants de bien en profiter.

Cette vie bien remplie laissait aussi une place généreuse à l’amitié. Car Pierre et Odette étaient des hôtes remarquables, toujours prêts à ouvrir leur porte, quelle que soit l’heure à laquelle leurs amis se pointaient. Combien de fois ai-je ainsi échappé à la solitude que l’éloignement m’aurait imposé, au retour de quelque périple, car, à mon bref appel téléphonique, Pierre répondait toujours : « mais viens donc ». Ma femme et moi gardons le souvenir à jamais de moments très chaleureux passés avec eux, car, mariés en même temps que nous, et malgré leurs séjours à l’étranger ou loin de Paris, nous sommes toujours restés en contact et cela nous apportait à chaque occasion, pendant près de soixante ans d’amitié, une plénitude affective qui nous comblait.

Nous partageons la peine de leurs enfants, en sachant qu’ils ne peuvent qu’être très fiers d’avoir eu un père et une mère au-dessus de tout éloge. Pierre nous a quittés, et, pour tous, la perte est immense.





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